L’entreprise de demain débattue au Sénat

Le Sénat était le 21 mai le théâtre d’une nouvelle édition de la Journée des Entreprises, 9e du nom, destinée à réunir et mettre à l’honneur des dirigeants de toute la France, mais aussi à poursuivre ou établir un dialogue de terrain. Retour sur ce rendez-vous d’intérêt général avec Pierre Grech, vice-président de l’Union Patronale du Var.
La prospective est une synthèse du temps passé, présent, futur, que l’historien et Académicien Georges Duby aimait définir comme « une boucle du temps qui va du présent vers le passé pour mieux produire le futur ». La journée consacrée à « L’entreprise de demain » au Sénat aurait pu faire sienne cette fulgurance…
La délégation aux entreprises du Sénat, présidée par Olivier Rietmann, a fait le plein de dirigeants réunis dans la Haute Assemblée, à l’occasion de la désormais traditionnelle Journée des Entreprises (première édition en 2016). A l’invitation des sénatrices et sénateurs, 250 entrepreneurs issus de tous les territoires ont découvert le 21 mai l’une des deux chambres (avec l’Assemblée Nationale) qui forment le Parlement, examinent et votent les lois, contrôlent les politiques publiques, garantissent les principes démocratiques, défendent l’intérêt général. Des valeurs qui parlent aux chefs d’entreprises, qui les interpellent même dans leur action quotidienne, dans leur comportement citoyen, dans leur engagement militant au sein d’un syndicalisme patronal indispensable pour faire vivre le paritarisme et le dialogue social, dans un partenariat social apaisé, constructif.
A l’invitation de la sénatrice du Var Françoise Dumont, deux dirigeants « locaux » ont assisté à cette journée, Pierre Grech qui, en qualité de vice-président de l’UPV, représentait la présidente Véronique Maurel et le président adjoint Stéphane Benhamou, et, par là même, l’union CPME/MEDEF qui fait la force du département, ainsi qu’Alexis Jalley, très impliqué également à l’UPV. Nous reviendrons prochainement avec ce dernier dans notre publication Var entreprises sur le sujet de l’intelligence artificielle, à l’occasion d’un échange sur le mode « Quoi de neuf dans l’IA ? ».
Cheval courageux
Pour sa part, Pierre Grech a d’abord goûté, au même titre que ses consœurs et confrères, aux propos liminaires du président du Sénat, Gérard Larcher, citant Churchill, « certains voient l'entreprise privée comme un tigre prédateur à abattre. D'autres comme une vache qu'ils peuvent traire. Seule une poignée voit en elle ce qu'elle est vraiment : le cheval courageux et volontaire qui tire la carriole ». Un encouragement à déployer plus encore la loi sur la simplification administrative, également évoquée par le deuxième personnage de l’Etat. Ce qui serait une bonne nouvelle pour faciliter la création d’emplois et de richesses par les chefs d’entreprises, richesses sans lesquelles « il n’y pas de service public possible » a affirmé de son côté le sénateur Rietmann, soulignant l’optimisme des chefs d’entreprises. « Nous le sommes par nature, mais ne mettons pas non plus un mouchoir sur le pessimisme inhérent au contexte actuel, économique et géopolitique, que l’on constate sur nos marchés », tempère Pierre Grech.
IA en première ligne
La première table ronde, « L’impact de l’IA sur les entreprises », a été éclairante sur la réalité de terrain, à la faveur d’interventions de personnalités publiques et privées. La France est en retard en la matière dans les TPE-PME, a-t-il été expliqué, considérant que sur l’ensemble des entreprises qui ont intégré l’IA, seulement 6% ont gagné plus de 5% en excédents bruts d’exploitation, que les plus avancées sont celles créées récemment en même temps que l’émergence de cette technologie, et que pour les plus anciennes la conversion en gain de productivité est moins rapide. Autre constat mis en partage, qui a marqué Pierre Grech, le temps d’adaptation à l’économie des trois révolutions industrielles : 30 ans pour celle de la machine à vapeur, 15 ans pour la révolution numérique, 3 ans pour celle de l’IA !
Une accélération exponentielle de déploiement, mais aussi de conséquences sur l’économie et la(les) société(s). L’efficience des nouveaux logiciels permet d’envisager des gains de 2 à 5, tout en remplaçant des équipes de 10 personnes par des équipes de 2… En outre, le risque est grand de perte de souveraineté, y compris dans la protection/hébergement des données, car la plupart des outils sont américains ou chinois, avec une projection d’augmentation des coûts de 15% par an sur les 5 prochaines années. « Une dépendance et des conséquences présentées comme l’équivalent de 2 chocs pétroliers consécutifs », a bien enregistré le vice-président de l’UPV. Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, a placé les enjeux dans le cadre des présidentielles de 2027, sachant que la France et l’Europe sont à la croisée des chemins pour relever les défis face à ces menaces. Lors de notre événement consacré à cette thématique le 10 mars dernier, dans le cadre du cycle de conférences « Un soir à l’UPV et nulle part ailleurs », Bernard Benhamou, intervenant de renom, secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique, avançait le chiffre de 700 à 800 milliards d’euros par an d’investissements publics/privés en Europe, durant plusieurs années, afin d’inverser la tendance, et surtout la dépendance !
Désir d’entreprendre
« Les jeunes et l’entrepreneuriat », tel était l’autre débat d’avenir de cette journée au Sénat sur « L’entreprise de demain », qui rassemblait l’entrepreneure (depuis l’âge de 15 ans) et journaliste Philippine Dolbeau, Patrick Martin, président du MEDEF, Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance. Expliquant que 50% des jeunes veulent créer leur entreprise, mais sont freinés par l’instabilité financière, celui-ci a affirmé que les prêts à taux zéro de sa banque publique d’investissement offrent 4 fois plus de chances de création durable, avant de clamer en substance que la France est un pays béni pour l’entrepreneuriat, une Californie potentielle. Ce qui a quelque peu « étranglé » le public de dirigeants, selon Pierre Grech, dont lui-même, parfaitement conscients que les conditions économiques et fiscales ne sont pas tout à fait remplies… Un désir de création sur lequel a rebondi Patrick Martin, affirmant que dans les 10 ans environ, 300 000 entreprises seront à reprendre. Les jeunes doivent y penser, car l’entrepreneuriat c’est aussi la reprise d’entreprise, a lancé le patron du MEDEF, soulignant par ailleurs le faible taux d’emploi des jeunes dans notre pays et le coût de la mauvaise orientation.
Au même titre que d’autres chefs d’entreprise assistant aux débats, Pierre Grech a pris la parole, désireux d’exposer son point de vue à la réflexion collective. S’agissant du désir d’entreprise pour les jeunes, il y a d’après lui « une confusion sémantique entre l’aspiration à être indépendant dans un parcours d’autoentrepreneur, ce qui est tout à fait respectable, et celle de créer une entreprise pour laquelle le désir est de porter un collectif, avec une équipe, des emplois, des fournisseurs, des clients, un véritable écosystème sur toute une chaîne de valeurs L’impact social n’est pas comparable. L’une des causes de cette erreur sémantique est imputable à l’Education Nationale qui ne fait pas son job d’acculturation à l’économie, ni à l’entrepreneuriat. Sa mission est aussi d’éveiller les vocations et d’expliquer que chef d’entreprise n’est pas un métier, mais un rôle social ! ». Plusieurs de ses confrères ont appuyé ses propos peu conventionnels en public, citant des enseignants qui ont permis cette prise de conscience à leur niveau, comme Philippine Dolbeau (citée plus haut), dont la professeure de sciences économiques a switché le programme au profit d’un business game quand elle était jeune adolescente. Cela a changé son destin.
Plafond de verre
« Cette journée a été très enrichissante pour le débat d’idées et la compréhension du regard de chacun dans un tel lieu symbolique pour un fervent républicain », a estimé Pierre Grech, éclairé par le brio de certains, parfois inquiet du niveau « hors-sol » d’autres, gêné aussi par l’occultation de la crise de confiance et de la souffrance des chefs d’entreprise à l’heure actuelle. « Les problèmes de trésorerie et de défaillances ont à peine été évoqués. A force de considérer l’entreprise comme une variable d’ajustement des budgets, taxable à souhait, nos gouvernants ne voient pas - ou ne veulent pas voir - que le plafond de verre est atteint ! ». L’entreprise de demain se dessine plus que jamais aujourd’hui. Reste à trouver la bonne stratégie pour changer de paradigme, et surtout le bon stratège…



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